Droit des pauvres, pauvres droits : la Chambre de la jeunesse, au carrefour des inégalités et de la nouvelle gestion publique

Auteurs :
Emmanuelle Bernheim

Thématique principale :
Protection de la jeunesse

Discipline(s) :
Droit

Année de publication : 2023

Type de publication :
Article de revue scientifique

Langue : Français

Références :
Emmanuelle Bernheim, « Droit des pauvres, pauvres droits : la Chambre de la jeunesse, au carrefour des inégalités et de la nouvelle gestion publique » (2023) 64 :1 Les Cahiers de droit 11


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Mots clés :

Protection de la jeunesse, judiciarisation, avocates, mères, inégalités

Droit des pauvres, pauvres droits : la Chambre de la jeunesse, au carrefour des inégalités et de la nouvelle gestion publique

À propos de la recherche

Objectif de l’étude

L’étude a pour objet de présenter « l’état de situation de la judiciarisation en protection de la jeunesse » ainsi que de discuter « de la nature des expériences des avocates de la défense et des familles à la Chambre de la jeunesse » et « de la judiciarisation comme amplificateur des inégalités » (p. 16).

Méthodologie utilisée

Les résultats proviennent de trois démarches. Tout d’abord, l’auteure a effectué une collecte de données à partir d’« entrevues biographiques menées avec des mères ayant fait l’objet d’une garde en établissement et dont les enfants étaient placés par la [Direction de la protection de la jeunesse] » (p. 25). À partir des constats relevés, des entrevues semi-dirigées ont été réalisées auprès d’« avocates de la défense […] et [de] parents […] ayant une expérience de la Chambre de la jeunesse » (p. 26). Enfin, une collecte de données complémentaires a été réalisée « au moyen d’une veille de commentaires de mères dans des groupes spécialisés en protection de la jeunesse du réseau social Facebook et de trois semaines d’observation à la Chambre de la jeunesse » (p. 26 et 27). Toutes ces données ont fait « l’objet d’une analyse inductive menée en équipe, puis de l’élaboration d’une grille d’analyse et finalement d’une analyse de discours menée avec le logiciel NVivo » (p. 27).

Population ou objet d’étude

Parents et avocates de la défense devant le tribunal de la jeunesse

Territoire visé par la recherche

Québec

Ce que révèle la recherche

Les dossiers en protection de la jeunesse sont de plus en plus judiciarisés.

« [D]epuis les années 90, la judiciarisation ne cesse d’augmenter » (p. 19). L’article rapporte notamment une hausse de 266 % entre 2006 et 2015, alors que le nombre de signalements n’a pas connu d’augmentation comparable (p. 20). La chercheuse aborde le contexte sous lequel ces dossiers judiciaires sont traités devant les tribunaux. Selon l’auteure, cette hausse s’inscrit dans un contexte de transformation de la gestion publique, où le système judiciaire est de plus en plus marqué par une logique de rendement et de performance, évaluée à partir d’indicateurs objectifs et mesurables. Or, cette approche ne permet pas de tenir compte des réalités sociales propres à la protection de la jeunesse.

L’expérience des parents dans le processus judiciaire en protection de la jeunesse ainsi que la pratique des avocates dans ce domaine indiquent des rapports de pouvoir inégaux face à l’État.

« [I]l apparaît que l’absence de capitaux sociaux, culturels et économiques des familles rejaillit sur leurs avocates, qui doivent composer avec des conditions de pratique prolongeant et renforçant un rapport de force préexistant » (p. 27). Les avocates abordent de nombreux enjeux liés à leur pratique, notamment la gestion des délais et des audiences dans leurs dossiers et leur rémunération, parfois incertaine ou dérisoire, particulièrement dans le contexte de mandats de l’Aide juridique. Ces conditions, marquées par un manque de ressources et d’un manque de temps, nuisent à la qualité de la défense et renforcent le rapport de force inégal face à la Direction de la protection de la jeunesse (« DPJ »). Du côté des mères, « [l]e contexte judiciaire est considéré […] comme stressant, leur permettant difficilement d’exprimer ce qu’elles considèrent comme pertinent ou important » (p. 36). Elles témoignent d’« un sentiment d’impuissance et de fatalisme » face à un processus où « les ordonnances s’enchainent, toutes plus longues les unes que les autres » décourageant ainsi « les mères qui finalement perdent confiance en la DPJ et la justice » (p. 46).

La judiciarisation porte particulièrement préjudice aux « groupes sociaux bénéficiant de peu de capitaux économiques, culturels et sociaux » (p. 16).

« Pour les mères rencontrées en entrevue, de même que plusieurs avocates, les interventions de la DPJ visent et aggravent des situations de marginalisation préexistantes : enfants à besoins particuliers, problèmes de consommation ou de santé mentale, familles LGBTQ2+ ou racisées, pauvreté » (p. 44). L’article souligne également la surreprésentation des enfants noirs et des enfants autochtones dans les services de la DPJ.

La judiciarisation des dossiers contribue à aggraver la situation des parents dans des situations financières déjà précaires, un phénomène que l’auteure qualifie de « spirale de l’appauvrissement » (p. 45). En effet, « les mères confient que leur situation financière s’est généralement détériorée à la suite des interventions de la DPJ » (p. 45). Selon l’auteure, cette détérioration est renforcée par le rapport de pouvoir asymétrique qui caractérise les interventions judiciarisées, la DPJ disposant de ressources institutionnelles plus importantes et bénéficiant d’une plus grande crédibilité que les mères défenderesses.

Le principal apport de cette étude est de documenter l’expérience vécue par les avocates de la défense et les mères impliquées dans des dossiers judiciarisés en protection de la jeunesse, de façon à « rendre visibles [l]es savoirs peu valorisés [des parents] » et à « dévoiler les rapports à l’œuvre au sein de l’institution judiciaire » (p. 24).

Les liens avec les droits de l’enfant (CIDE)


Droit concerné Article de la CIDE Liens avec la recherche
Le droit à la non-discrimination Art. 2

Les enfants ont droit à ce que leurs droits soient respectés sans discrimination. La CIDE établit une liste non exhaustive de motifs sur lesquels la discrimination est interdite, soit notamment leur race, leur couleur, l’origine sociale ou ethnique de leur famille ou leur situation de fortune.

L’article permet de soulever une réflexion quant à l’existence d’une potentielle discrimination dans le processus de judiciarisation des dossiers en protection de la jeunesse. L’auteure met en évidence que « [l]es procédures judiciaires en protection de la jeunesse visent en majorité des familles détenant peu de capitaux sociaux, culturels et économiques, à l’intersection de la race, de la classe et du genre » (p. 21). Au-delà de la surreprésentation de certains groupes dans les services de la DPJ, l’article souligne également les obstacles auxquels peuvent être confrontés les parents disposant de moins de ressources sociales et économiques dans le cadre du processus judiciaire.

L’intérêt supérieur de l’enfant Art. 3

L’intérêt supérieur des enfants doit être une considération primordiale dans toutes les décisions qui les concernent, dont les décisions relatives à la protection de la jeunesse.

Dans les cas de dossiers judiciarisés, l’auteure souligne que « l’action judiciaire est en tension entre, d’une part la violation des droits d’une partie, les parents, provoquée par “l’ingérence directe de l’État dans le lien parent-enfant”, et, d’autre part, l’intérêt supérieur d’une partie “adverse”, l’enfant » (p. 16). Cette dualité permet de démontrer la coexistence de l’intérêt de l’enfant avec l’intérêt et les droits d’autres personnes, en l’occurrence ses parents dans le contexte de la protection de la jeunesse.

Le droit de ne pas être séparé de ses parents Art. 9

Les enfants ont le droit de ne pas être séparés de leurs parents contre leur gré, sauf lorsque cela est ordonné par une autorité compétente et justifié par l’intérêt supérieur de l’enfant, notamment pour assurer sa protection. L’article 9 comprend également un droit au maintien des contacts entre l’enfant et son parent en cas de séparation, à condition que cela soit dans son intérêt.

L’article met en lumière certaines limites du processus judiciaire actuel en matière de protection de la jeunesse quant à la mise en œuvre effective de ce droit. Par exemple, l’auteure soulève la présence d’enjeux relativement à la gestion du temps de cour et des délais dans le système de justice. Il arrive que l’audition d’un dossier soit remise à une date ultérieure – voire à plusieurs reprises – sans que toute la preuve n’ait pu être présentée au tribunal. Dans ces situations, le prononcé de la décision sur le fonds relativement au placement de l’enfant est repoussé, ce qui allonge forcément la durée de la séparation parent-enfant. De plus, l’auteure mentionne la présence d’obstacles rencontrés par certains parents dans l’exercice de leurs droits, ceux-ci pouvant les amener à abandonner les démarches judiciaires. Dans ces cas, ces obstacles peuvent donc contribuer à cristalliser la séparation parent-enfant.

Le droit d’être protégé contre les immixtions illégales et arbitraires dans sa vie familiale Art. 16

Les enfants doivent être protégés contre les immixtions illégales ou arbitraires dans leur vie privée et familiale.  

Le système judiciaire, en pratique, ne permet pas d’assurer le respect des garanties procédurales qui sont prévues par la Loi sur la protection de la jeunesse (LPJ) et qui encadrent les immixtions de l’État dans la vie familiale de l’enfant. À titre d’exemple, bien que la LPJ prévoie que la judiciarisation constitue un recours exceptionnel (art. 51 et 52), les statistiques montrent une augmentation importante du taux de judiciarisation des dossiers. De plus, les délais de rigueur prescrits par la loi sont fréquemment dépassés en raison « “des délais de la cour”, du fait qu’“il manque des juges tout le temps”. […] [L]a renonciation aux délais est imposée aux parents parce qu’il est impossible de tenir les audiences dans les temps » (p. 34).

La responsabilité commune des parents d’élever leur enfant Art. 18

La CIDE reconnait que les deux parents ont la responsabilité commune d’élever leur enfant. Elle impose également aux États une obligation d’apporter une aide appropriée aux parents pour mettre en œuvre cette responsabilité.

Dans l’article, les mères participantes relatent les nombreuses exigences auxquelles elles sont soumises dans le cadre du processus pour retrouver la garde de leur enfant. Leur expérience dans le processus judiciaire laisse penser que l'aide qui leur est apportée ou qu'elles doivent aller chercher n'est pas toujours appropriée pour leur permettre de surmonter les difficultés auxquelles elles sont confrontées dans l'exercice de leurs responsabilités parentales.

Le droit à la protection contre toute forme de violence, d’abandon ou de négligence Art. 19

La CIDE reconnait le droit des enfants d’être protégés par l’État contre toutes formes de violence, qu’elle soit physique, psychologique ou sexuelle, ainsi que contre la négligence, l’abandon ou les mauvais traitements.

L’article reconnait le rôle de l’État dans la protection de ce droit, qui s’exprime notamment par les interventions de la DPJ auprès des « enfants dont le développement est compromis » (p. 15). Les mesures prises sous le régime de la LPJ, comme la séparation de l’enfant de son parent, s’expriment dans l’optique de protéger l’enfant contre de mauvais traitements. La chercheuse souligne toutefois l’effet paradoxal de la mise en œuvre de ce droit, qui résulte par « une plus grande intervention de l’État dans la vie des familles […] » et à un accroissement protections procédurales, appliquées par les tribunaux, contre cette intervention » (p. 15).

Auteurs :
Emmanuelle Bernheim

Thématique principale :
Protection de la jeunesse

Discipline(s) :
Droit

Année de publication : 2023

Type de publication :
Article de revue scientifique

Langue : Français

Références :
Emmanuelle Bernheim, « Droit des pauvres, pauvres droits : la Chambre de la jeunesse, au carrefour des inégalités et de la nouvelle gestion publique » (2023) 64 :1 Les Cahiers de droit 11


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Protection de la jeunesse, judiciarisation, avocates, mères, inégalités
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